decouverte pourpre de carthage

Violet. Passion. Carthage. Phéniciens. 21 ème siècle. Extraction de la pourpre. Un tunisois. Quelle est la liaison entre tous ces faits et comment les Phéniciens sont arrivés en 2014 vous allez penser. 

Le point de départ de cette « purple love story » est tout d’abord la passion. Passion transformée par un tunisois en ce qu’on peut nommer la « renaissance phénicienne »  au cœur de Carthage de l’époque moderne. Il s’agit de l’extraction de la pourpre, la couleur qui a donne vie aux vêtements, le symbole du pouvoir associé à la haute société puisque cette couleur unique était un luxe réservé aux plus hauts dignitaires… Vous vous imaginez qu’on peut voir aujourd’hui le résultat du travail inventé par le Phéniciens ? Et c’est grâce au „Carthaginian Wanderer” qu’une technique millénaire voit de nouveau la lumière du jour !

1. Mais qui est Carthaginian Wanderer ?

Carthaginian Wanderer s'appelle en réalité Mohammed Ghassen Nouira, j'ai 34 ans et j'ai toujours été passionné par l'histoire, notamment celle des cités Phéniciennes légendaires de Byblos, Saida et Tyr mais aussi Carthage, l'une des plus belles métropoles antiques, la magnifique Qrt Haddasht, le joyau des colonies Phéniciennes qui a été pendant des siècles à la tête d'un empire immense de plus de 300 cités, s’étendant sur les deux côtes de la Méditerranée.

2. On croyait que le talent des phéniciens s’est perdu pour toujours vu qu’il n’existe plus aucun document ou inscription dans ce sens. Les Phéniciens seront fiers de leur continuateur. Pourquoi la pourpre et comment avez-vous eu l’idée de faire renaître une technique aussi ancienne ?

Mon histoire avec la pourpre a débuté par pur hasard il y'a plus de 20 ans. Nous étions au cours d'histoire et l'institutrice nous expliquait les principales sources de revenus de ces commerçants hors pair qu'on appelle les Phéniciens. A un certain moment elle a évoqué la pourpre, "Ourjouan’’ en arabe, une sorte de teinture extraite de mollusques marins qui a fait la fortune des cités Phéniciennes, notamment Tyr pendant plusieurs siècles. Cette information qui est passée pratiquement inaperçue pour mes camarades a particulièrement attiré mon attention je ne sais pour quelle raison. J'avais 14 ans à l'époque. Cette teinture mythique m'a obsédé pendant des années mais je n'avais absolument aucune idée sur la couleur de la pourpre ni sur les variétés d'escargots à partir desquels elle était extraite. Puis pendant un jour d'automne en 2007 alors que je me baladais prés des côtes de Carthage, j'ai aperçu un escargot de mer sur la plage dont la coquille était teinte d'une couleur rouge violacé très intense. L'origine de cette teinte magnifique était un mucus qui sortait de l’intérieur de la coquille mais je ne pouvais pas savoir d'où exactement, en tout cas cette découverte m'a fait revenir 20 ans en arrière et je me suis dit que ça ne pouvait être que cette fameuse pourpre qui m'a tant émerveillé. Ce jour même j'ai commencé mes recherches et cela à marqué le début d'un parcours de plus de 7 ans durant lesquels j'ai lu des dizaines de livres et articles sur le sujet. Une fois arrivé à pouvoir identifier les espèces d'escargots de mer qui étaient utilisés pour l'extraction de la pourpre, j'ai commencé à faire mes recherches sur le terrain en contactant des pêcheurs locaux et c'est ainsi que je me suis lancé dans la pratique. La méthode Phénicienne authentique ne sera probablement jamais redécouverte vu l'absence totale de textes Phéniciens/Puniques sur le sujet néanmoins j'ai réussi à isoler le pigment pourpre après d'innombrables expériences. Ces pigments très concentrés ont été testés avec succès pour teindre de la laine et je travaille actuellement sur un autre type de pigment toujours ayant la pourpre comme base mais qui pourra être utilisé pour la peinture artistique en utilisant une technique d'extraction complètement différente. Durant ce parcours fastidieux j'ai aussi eu la chance de collaborer avec des spécialistes et des professeurs des 4 coins du monde ce qui représente pour moi une expérience très enrichissante.

3. Dans le processus de l’extraction de la pourpre combien c’est de la passion, combien c’est du travail et le plus important combien c’est de la recherche ? Per total combien des heures de travail contiennent vos petites bouteilles à la pourpre ?

Vu la complexité et la difficulté de l'extraction de la pourpre il faut vraiment être passionné afin de pouvoir avancer dans cette voie sinon on peut baisser les bras très rapidement. Je dirais qu'il faut de la passion avant tout, la recherche vient en second lieu suivie du travail manuel toutefois cette activité nécessite aussi énormément de patience et beaucoup de rigueur. Ca peut prendre plusieurs jours de travail pour produire quelques grammes de pigment concentré.

4. Racontez nous comment se déroule ce processus de l’extraction de la pourpre?

La pourpre est un mucus initialement transparent qui est naturellement présent dans les glandes hypo branchiales de certains mollusques marins. Dés que ce liquide est exposé à l'air et à la lumière le processus d'oxydation commence et la couleur du précurseur de la pourpre vire progressivement vers la pourpre ou le bleu. Il faut suivre un certains nombre d'étapes complexes afin de pouvoir recueillir un pigment plus ou moins concentré qui pourra par la suite être traité pour le réduire en teinture.

5. Vous utilisez la même technique des Phéniciens ? Les mêmes coquillages Murex ?

En partie au moins en ce qui concerne la préparation des escargots et l'extraction des glandes qui contiennent le précurseur de la pourpre, je fais cela manuellement et à l'ancienne. A partir du moment où les glandes sont extraites je commence à les traiter pour extraire le pigment que je peux sécher et conserver par la suite. Les Phéniciens quant à eux traitaient les glandes fraîches dans des bassins de macération puis préparaient la teinture en suivant un certain nombre d'étapes qui restent très peu connues jusqu'à ce jour. En ce qui concerne les variétés de Murex utilisées, j'utilise exactement les mêmes qui étaient utilisées en antiquité à savoir l'Hexaplex trunculus, la Thais haemastoma et le Bolinus brandaris. Un très grand nombre de ces coquilles jonchent toujours le sol de plusieurs sites Puniques et Phéniciens autour de la Méditerranée notamment à Tyr et Saida au Liban mais aussi à Meninx, Kerkouane et Zouchis en Tunisie et dans plusieurs autres sites en Grèce, Italie, Maroc ...

6. Est ce qu’on peut dire que ce liquide précieux est un des éléments culturels majeurs de l’antiquité ?

Oui tout à fait déjà c'est l'un des plus vieux pigments organiques utilisés par l'homme (la pourpre est vieille de plus de 4000 ans). Par ailleurs on peut dire que la pourpre a révolutionné le monde antique, en effet au moment de sa découverte les couleurs des vêtements se limitaient aux couleurs naturelles des tissus (laine, lin, soie ...) donc plus ou moins fades et ternes. La pourpre avec ses innombrables nuances intenses a donc redonné vie aux tissus. La caractéristique de la pourpre est aussi sa brillance et sa vivacité surtout lorsqu'elle est appliquée à la soie et elle devient de plus en plus intense et brillante au fur et à mesure que le tissu vieillissait contrairement aux autres teintures. Grâce à ses caractéristiques uniques, la pourpre est très vite devenue synonyme de richesse, pouvoir et royauté. Sa production est devenue une véritable industrie en bon et du forme, ce qui a joué un rôle culturel et économique très important pendant plus de 3000 ans. La pourpre a aussi joué un rôle pour rapprocher les civilisations antiques vu qu'elle était très prisée partout autour de la Méditerranée, avant la destruction de Carthage les Phéniciens et les Carthaginois détenaient pratiquement le monopole de la production et la commercialisation de ce pigment  et faisaient parvenir les tissus teints en pourpre aux cités les plus éloignées contribuant ainsi (entre autres) au rapprochement des cultures.

7. Quel est votre plus grand rêve lié à cette passion ?

Je rêve de maîtriser à la perfection les techniques d'extraction de la pourpre mais aussi de teinture afin de redonner vie à cette couleur fabuleuse mais hélas oubliée et qui fait en fin de compte partie de notre patrimoine culturel et historique. Je rêve aussi que mes modestes recherches sur la pourpre ainsi que ma passion pour l'histoire de Carthage contribueront un jour à mieux faire connaitre au grand public le parcours remarquable d'une civilisation mystérieuse qui a été lâchement anéantie par Rome et dont l'image a été constamment ternie depuis plus de 2000 ans à cause des propagandes mensongères de tout ceux qui étaient jaloux du succès et des richesses de cette métropole légendaire.

8. Les secrétions du Murex produisent des couleurs du rose pal au rouge sanglant et du bleu ciel au violet. Quels sont les facteurs qui influencent l’apparition de ces couleurs ?

Oui en effet les secrétions du Murex produisent plusieurs nuances qui dépendent de l’espèce utilisée, de la saison, de l'emplacement géographique des escargots mais aussi des conditions de luminosité durant l'extraction du pigment. On peut aussi obtenir de nouvelles nuances en mélangeant les secrétions de plusieurs variétés.

9. D’après vous quel est le plus grand mystère autour de la pourpre ?

Le plus grand mystère (qui à mon avis ne sera probablement jamais élucidé) est la technique de teinture exacte utilisée par les Phéniciens notamment ceux de la ville de Tyr qui selon les textes anciens produisaient la plus belle et la plus brillante pourpre du monde antique. Ils ont jalousement gardé cette technique secrète pendant des siècles et a l'absence totale de textes Phéniciens sur ce sujet nous n'aurons probablement jamais la moindre idée sur ce qu'était la fameuse pourpre de Tyr qui a fait couler tant d'encre et a fait rêver tant de princesses.

Vous pouvez suivre et encourager le magnifique travail du plus Phénicien des tunisiens à travers sa page Facebook.

NB: la dernière photo:laine teinte avec le tout 1er pigment produit en 2008. Comme vous pouvez voir, un seul pigment peut donner plusieurs nuances différentes sur la laine. Le test de teinture a été fait par l'anglais John Edmonds qui est un spécialiste en teinture historique.