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Vieux 16/06/2008, 17h57   #1
Rétrospective - Oum Kalsoum, la soeur du Sphinx
 
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Dreams
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Dreams Dreams est déconnecté 16/06/2008, 17h57






Une grande exposition à l’Institut du monde arabe ressuscite l’immense figure de la chanson arabe. André Tubeuf nous embarque pour le mythe.

Dans ma longue carrière de fou de la voix, elle est ma première chanteuse. En 1943, à Beyrouth (j’étais gamin), dès la mi-mai le jasmin embaumait. Les bourgeois prenaient le frais sous leur tonnelle. Ils installaient leur narguilé, tournaient le bouton de la radio et le concert commençait. Une voix s’installait, chaude et un peu âcre, ambrée, chocolat et zeste de citron, caressante avec des raucités, faisant flotter son monde entre nostalgie et ébriété. Elle n’en finissait pas : pas d’air, pas de chanson, rien comme ailleurs avec Damia ou Rina Ketty. Mais un étirement à l’infini, les reptations chatouillantes d’un serpent femelle, avec le pouvoir hypnotique du reptile. Quand s’y mêlait, venu de plus loin dans la rue Achrafieh, l’appel du muezzin, les distinguait-on vraiment ?
Bientôt j’ai eu quitté cet Orient d’autrefois. Il s’est, comme tout, modernisé, militarisé, bétonné. Mais Oum Kalsoum a continué d’y envelopper les jardins et les âmes. Déjà alors elle était sans âge, on la disait grande soeur du Sphinx. Son prénom, Oum, authentique, la désignait comme Mère. A mes nuits d’écolier elle n’inspirait pas de rêves d’amour. Mais aux autres sans doute non plus. Moi comme eux, elle nous berçait. La radio lui assurait une ubiquité digne des Mille et Une Nuits. Elle avait ses entrées partout et s’installait, squattant le temps des loisirs et des rêves, à elle seule la chanson secrète, l’appel pieux aussi, de tout ce qui parle arabe. L’Occidental n’a pas idée de ça. Il n’a plus d’oreille pour l’immémorial. Seulement pour l’accidentel, le palpitant, la tendance, ce qui demain sera oublié. Elle, elle était hors mode. Aux années 50 elle signait toujours des photos vieilles d’un quart de siècle. Elle portait en scène les mêmes faux saris rutilants et pampilles d’oreilles, à la ville un tailleur Chanel qui la fagotait, et partout des chignons comme l’Obélisque. Chaque année lui ajoutait de l’or aux oreilles et à la robe, ambrait encore le voluptueux de sa mélopée et surtout ajoutait (le transistor aidant) à son empire panarabe. D’un tube de 1965, « Enta Omri », 300 000 cassettes se vendaient encore dans la seule Egypte trente ans après. On repassait ses quelques films d’avant 40 en couple avec l’autre idole, Farid el-Atrache, le Tino Rossi de là-bas. Copies éraillées, élimées, dont le noir devenait blanc et le blanc gris, soulevant toujours d’extase les cinémas de plein air. A-t-on besoin de si bien voir ce qui s’insinue par l’oreille ? On flotte, yeux mi-clos. Tel est le charme du chant. Tous les premiers jeudis du mois, au Caire, la Dame (traduction exacte de son titre familier : Satt) se produisait en chair et en os. Pas d’écran de fumée pour la dérober au regard. De la conjonctivite l’obligeant à cacher ses yeux derrière des lunettes noires cloutées de diamants (d’autres disent : du strass), le préfet de police en personne interdisait qu’on fume en sa présence. Au paradis des narguilés ! Et fans et fidèles d’obéir, en extase. Tel était le pouvoir de la Satt. Quand elle mourut, à un âge imprécisable (comme sa date de naissance, à dix ans près, ou mille), le Premier ministre informa solennellement le peuple que la nuit ayant perdu son astre allait être plus noire. Depuis des jours, la radio ne diffusait plus que ses chansons, et le Coran. Elle incarnait l’Egypte.
Fille d’imam, donc d’emblée éduquée aux manières précieuses et pieuses de la récitation, elle fut vite remarquée pour son timbre androgyne. Elle y ajoutait par son travesti garçonnier. Sans avouer une préférence pour les dames, elle dira très haut ne pas aimer les hommes, quoiqu’elle en ait épousé (à blanc) au moins deux. Une très malicieuse fable circula longtemps : que tous ceux qui avaient couché avec elle l’avaient trouvée vierge. Les dirigeants, en tout cas, elle adorait : d’abord les rois, Fouad puis Farouk, qui la firent nationaliste ; puis Nasser, qui la fit révolutionnaire. Ses charmes ayant décliné palpablement, elle se voulut Jeanne d’Arc : mais, lors de la guerre des Six-Jours, on jugera sa mélopée (même convertie en refrain martial) amollissante pour la virilité des troupes. Alors, pour servir la cause, elle fit le tour des capitales, ratissant des pactoles. Bruno Coquatrix la persuadera enfin en 1967 de se produire à l’Olympia, excursion unique hors de son empire. Elle y créa l’événement ne serait-ce que par la durée : trois chansons seulement entre 21 h 25 et 2 h 35, pétrissant beaucoup un mouchoir de mousseline à rendre Pavarotti jaloux où elle cachait, dit-on, ce qu’il faut de cocaïne pour se donner de la pêche. Pour ces deux soirs elle empochait 19 millions de centimes (à rendre jalouse cette fois Callas). Et certes elle fit sensation. Mais qu’est-ce qu’un public amateur d’autres transes, qui s’éclate sur du rythme, du bruit et en bougeant, a pu entendre et accepter de l’immobilité hypnotique imposée par cette officiante d’un culte d’autre part ? Paris s’est répandu en superlatifs absurdes, comparant la Satt à ce que Paris sait, de Callas à Piaf. Seule en Occident lui serait comparable, par la transe collective et les grands bras maternels, Jessye. Mais en 1967 Jessye n’existait pas. Est-elle occidentale, d’ailleurs ?
Le charme vocal d’Oum Kalsoum n’est en rien éventé. Un livre de 2002 un rien romancé, « Oum », la raconte très bien ; une pièce en a été tirée en 2005, il n’y manquait que la Satt : mais elle n’est pas éternelle au point de se réincarner. Allons tout découvrir d’elle à l’Institut du monde arabe, qui la montre, la fait entendre, l’explique dans tous ses états. La grande soeur du Sphinx revient à Paris. Embarquons-nous pour la transe

« Oum Kalsoum, la quatrième pyramide », du 17 juin au 2 novembre, Ima.


Source; Le point
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Le plaisir est le bonheur des fous, le bonheur est le plaisir des sages.
[Jules Barbey d’Aurevilly]
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