[B] Le vaillant parcours d’un instit peu ordinaire.[/B]


Fraichement sorti de l’Ecole Normale de Tunis, dans l’euphorie de l’élan des vingt ans et l’indépendance du pays, il roulait en scooter, entre les oliviers, tout en évitant une éventuelle glissade fâcheuse dans les sillons causés par les sabots des chevaux de charrettes au milieu de la route rurale. C’est la première fois, qu’il se rend à Souihel, et sa nomination, aussi jeune pour la direction de l’école de ce village, le rempli d’une angoisse agréable et un entrain de pionnier engagé. Absorbé dans ses réflexions, il croisait quelques troupeaux de moutons guidés par de gros béliers et des chiens qui s’arrêtaient inquiets devant cet engin qui ronronne. La route devient rocailleuse et il du ralentir sa vitesse, quand soudain, il freina sec, pris par un hoquet et un choc de surprise à la vue de l’immense mer bleu, presque à ces pieds, dans laquelle des bateaux à voiles blanches sillonnaient l’horizon comme des cormorans blancs. En s’approchant encore du sommet de la falaise, il put constater une autre mer verte de centaines de milliers de palmiers dont les palmes se balancent comme des vagues berceuses. Il ne s’attendait pas à ce vertige et ce plaisir visuel effectif, et tout en arrêtant le moteur de son engin, il remplit son regard de cette merveille et descendit lentement la route difficile vers l’oasis, l’oasis de ses rêves. Juste en bas de la falaise, un groupe de femmes avec leurs jarres, s’activaient autour d’un puits, à racler le peu d’eau qui se renouvelle chaque jour. Elles portaient des vêtements multicolores et paraissaient joyeuses et pleines d’énergie.
Devant la boutique d’El Bacha, on l’accueilla convenablement, en lui offrant un sac de toile réservé aux visiteurs importants, pour s’asseoir dessus à même la terre et se présenter aux grands du village. Rapidement, il s’est avéré que les gens connaissaient son père et son monde, et la discussion vira directement vers une acceptation mutuelle et une familiarité. Bien sur le verre de thé rouge concentré en son honneur, servi comme un toast de bienvenu, en véritable rituel, délia les langues et dissipa les réserves du premier contact.
Si Abdesslem, voila la maison de Si Abdesslem, c’est la sœur de Si Abdesslem qui habite avec lui, Attention Si Abdesslem est dans la boutique, Je vais me plaindre auprès de Si Abdesslem, ton cheval ne peux pas courir aussi vite que le Scooter de Si Abdesslem,… Ainsi, cet instit hors du commun, avec son jeune âge, il conquit le village, par sa présence, son assurance, son savoir, son dynamisme, son civisme, son professionnalisme et sa rigueur. Même auprès de ces collègues, il jouissait d’une estime incontestable grâce à sa manie de l’organisation et l’application. Il avait aussi une très bonne relation avec le cuisinier de l’école qui tôt le matin servait du lait aux démunis. Mais touts les enfants du village venaient pour le bol chaud, le petit repas de midi et la collation de l’après midi. Après l’horaire réglementaire, il ne manquait pas de faire des études supplémentaires gratuites pour les classes terminales et suivre individuellement les élèves dans leurs cours.
Si Abdesslem était un très bon grammairien d’Arabe et un francophone confirmé, d’une famille traditionnelle éclairée, il manifestait un épanouissement personnel et comportemental très utiles pour une période de transition de l’après libération. En effet, il avait donné au village un élan irréversible dans le sens du savoir, la connaissance et l’attachement à l’éducation. D’ailleurs, les gens n’avaient pas le choix, et l’enseignement était la seule issue vers un bien être et une vie meilleure. D’un autre coté, la participation d’un Meddeb, venu des Îles Kerkennah, dans la même période, avait aussi investi dans la région un élan religieux très agréable et instructif. Avec ces deux pionniers, véritables tremplins civilisateurs, la localité avait donné une vingtaine d’Imam à la région et des centaines de cadres, instits, infirmiers…un sorte de concentration de lettrés au quotient intellectuel très en avance sur les autres régions, jusqu’à l’avènement du tourisme qui avait changé les valeurs et les valorisations.
Si Abdesslem, avait précédé ma scolarisation de quelques années, mais j’ai pleinement profité de ce qu’il avait laissé dans l’esprit collectif du village, une course vers le savoir et la réussite dans les études. Il avait fait une carrière exceptionnelle dans l’enseignement au point de parvenir au sommet de la hiérarchie du Ministère. Bien sur, tout au long de ce vaillant parcours du combattant pour le savoir, il avait aidé beaucoup de gens par ses connaissances et son influence.
Je ne l’ai connu qu’après sa retraite, un peu fatigué par la maladie de « Norton », mais encore très lucide, cultivé, avec un intellect très rare dans sa génération et même celles qui ont suivies. Je lui donnais volontiers mes poèmes et textes, il en raffolait en les rassemblant dans un classeur prés de son lit pour s’en régaler de temps à autre, m’a-t-il dit.
Je dirais encore à Si Abdesslem, Merci et mille merci pour ce qu’il a fait pour mon village, les autres et le pays et le tremplin qu’il avait construit dans les esprits pour que le savoir soit une priorité et un devoir de libération.

[B](En hommage à Si Abdesslem Souey)[/B]
[B](Et le Meddeb Mohamed el Kerkany)[/B]
[B] Lihidheb Mohsen 02.12.2009 Zarzis[/B]
[B] Mémoire de la mer et de l’homme[/B]